A propos

En 2004, je demandais à ma collègue d’arts appliqués qui peint de délicieuses aquarelles :

Dis, Blandine, j’ai écrit quelques contes pour enfants. Est-ce que cela te plairait de les illustrer ?

Si tu veux… C’est un projet amusant!

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3° tranche : Un escargot ça corne enormément !

Un escargot ça corne énormement Mercredi ! Repos des enfants et grosse fatigue des parents ! L'après-midi va encore être dure, dure, surtout si Zoé invite le diable d'à côté : j'en frémis. L'école pourrait faire un effort supplémentaire pour les garder un jour de plus tous ces gosses turbulents et bruyants ! En revanche quel bon repas à midi : la maman de Zoé ne travaille pas, pour rester avec sa " petite Nouce ", " sa Noucette ", " son Nénuphar en fleur " et autres noms acidulés, baveux d'amour, alors elle se met en quatre pour faire de bons petits plats… Donc, j'en profite parce qu'avec Zoé ça chipote, ça chipote : vas-y qu'elle me donne, sous la table, en hypocrite qu'elle est, un morceau de gras, un bout de viande qu'elle ne peut plus avaler. Moi, pendant ce temps, je me régale, je m'empiffre et ensuite, je me vautre sur le canapé pour une petite ronflette digestive bien méritée, le ventre rond comme un ballon.

DING ! DONG !

Réveillé par le gong ! C'est Lucifer qui arrive, j'en étais sûr. Tous aux abris et moi sous mon coussin, les moustaches et la queue repliées, lit au carré comme à l'armée. De temps en temps je glisse un œil, une fente d'œil comme je sais si bien le faire quand j'endosse le rôle d'espion. Et là, pour espionner je ne vais pas mégoter, il y va de ma sécurité. Un vrai requin ! Il faut dire que depuis quelques temps, Zoé qui grandit en taille et en muscles, me trimballe tous azimuts à m'en donner le vertige. Pas besoin de mon consentement, elle m'attrape par la peau du dos, parfois en plein sommeil, parfois en plein repas sans aucun égard ! Donc, je suis prudent. Bizarre d'ailleurs, je ne les entends plus. Où sont-elles allées ? J'entends des messes basses…Ah ! Les voilà qui montent l'escalier. Je vois Zoé qui entraîne Lucifer…Sûrement dans sa chambre. Tout à l'heure j'irai y jeter mon œil de requin.

Décidément, à part quelques vagues notes de musique qui flottent dans l'air, c'est calme. Montons, je veux en avoir le cœur net : le silence n'est pas toujours de bonne augure. En escaladant les escaliers, les sons se précisent et les paroles aussi : " Bécassi …ne c'est ma cousine…. " Pas possible ! Elles osent écouter des niaiseries pareilles. C'est encore un coup de la voisine qui a amené l'un de ces DVD. Gagné ! Elles sont toutes les deux devant l'écran de l'ordinateur à chanter et à rigoler devant un spectacle… Navrant. Au milieu de personnages déguisés comme des navets une Mamie Nova de pacotille se trémousse et se tortille comme un ver. Vu l'âge qu'elle a, elle a dû avaler son stock de pilules pour calmer ses rhumatismes. Heureusement, Zoé se lasse très vite et dit à Lucifer :

- Tu es gentille d'avoir amené ça mais je préfère Bécassine en BD et comme il fait beau dehors on ferait mieux d'en profiter !

Je te reconnais bien là ma Zoé, tout dans l'enrobage mais ne t'en fais pas, je sais traduire : " Ta Bécassine, ça va bien cinq minutes mais franchement y'a mieux et j'ai passé l'âge ! ".

Elles ne m'ont même pas aperçu - c'est dire si je suis discret - et elles dévalent l'escalier pour aller dehors. Alors là, ça va devenir intéressant, je ne les quitte plus d'une semelle, toujours dans la discrétion bien sûr. Je les suis à distance pour écouter leur conversation :

- T'as déjà vu des escargots de près ? C'est drôlement rigolo. Si on allait s'amuser avec eux. Comme il a plu hier, il doit y en avoir dans les coins mouillés.

- T'as raison, on y va. La première qui en trouve donne un gage à l'autre.

Et voilà, la course à l'escargot qui commence ! Cachez-vous les gars cornus, les monstres arrivent.

- Ca y est, j'en ai trouvé un ! Zo o o é, viens voir !

Qu'elle crie encore plus fort, comme ça tout le village sera ameuté : question discrétion, elle se pose là Lucifer. Quelle voix pincharde : elle peut envisager la criée aux poissons, elle est sûre de réussir dans le métier. Bon voilà Zoé qui accourt à toutes jambes. Lucifer reconnaît :

- Il n'est pas énorme mais ça fait rien, il est tout mignon avec ses petites cornes qui sortent : on dirait des périscopes. Berk ! regarde la bave derrière lui, c'est dégoûtant.

- Oui, mais c'est ce qui lui permet de glisser. Il se débrouille bien tout seul : sa petite maison sur le dos, du " quiglisse " pour avancer. Bravo l'escargot !

Je suis à côté et je me roule dans l'herbe, au soleil, mine de rien, l'œil aux aguets. Tiens, je vois les petites mains qui s'approchent de la bestiole. Je crois que ça va être ta fête ami escargot, je remercie le ciel de m'avoir donné une taille confortable et des griffes pour me défendre.

- Regarde Zoé si je mets mon doigt sur sa corne, elle rentre. On dirait un ressort.

Hé bien, il ne leur a pas fallu longtemps pour trouver un jeu sadique ! Et c'est parti, un doigt sur la corne de droite, un doigt sur la corne de gauche. Je vois d'ici les petites cornes rentrer, sortir, à tour de rôle. Il a de la patience l'escargot, je sens que ça ne va pas durer. Gagné ! Au bout de trente secondes, il abdique et rentre définitivement dans sa coquille. Ce qui ne plaît pas du tout aux deux commères.

- Oh, la sale bête ! Veux-tu bien rester avec nous ! Espèce de lâche.

Tout de suite les grands mots, les insultes. T'as raison l'ami, planque toi parce qu'avec ces petites garces tu risques ta peau même si elle est dure.

Bien anticipé : j'imaginais le pire, il arrive. Lucifer, toujours elle, le diable au corps, arrive avec une grosse pierre à la main.

- Qu'est-ce que tu vas faire ? lui demande à tout hasard Zoé.

- L'obliger à se montrer, rira bien qui rira le dernier.

Je ne sais vraiment pas qui songe à rire dans une situation pareille, j'en tremble déjà.

- Tu ne vas quand même pas l'écraser, il ne t'a rien fait !

- On verra comme ça, si sa maison est solide !

Avant même que Zoé n'intervienne, Lucifer projette sa pierre sur l'escargot dont la coquille… S'écrabouille en mille morceaux. Je n'ai pas compté avec précision mais c'est ce qu'on dit d'habitude quand il y des dégâts. Je viens de fermer les yeux, effaré par tant de désinvolture et de cruauté. Les voilà maintenant toutes les deux en pleine contemplation du méfait. L'escargot, du moins ce qu'il en reste, gigote encore, complètement SDF, les cornes en berne. Il doit être bien sonné pour l'heure car il s'immobilise définitivement. Les deux copines sont défaites : elles viennent de voir leur jeu disparaître. J'ai compté, il a duré cinq minutes. Les cinq dernières minutes d'une petite bestiole sans défense. Fait pas bon être petit dans la vie !

- Au fait, Zoé c'est moi qui l'ai trouvé la première, tu me dois un gage.

- D'accord, qu'est-ce que je dois faire ?

Remarquez le détachement des deux filles face au massacre de la bestiole !

- Tu traverses la rue et tu vas embrasser Julien qui joue au ballon avec ses copains.

Zoé est cramoisie, y'a anguille sous roche.

- Ah non ! pas ça !

- Si, si, si, t'as perdu tu dois faire ton gage sinon je ne viendrai plus jouer avec toi.

Tant mieux, quel bon débarras ! N'y va pas ma Zoé, tu as fait assez de bêtises aujourd'hui : complice d'un meurtre et maintenant tu vas te rendre ridicule. Mais si, elle y va… Décidément cette voisine est vraiment de mauvaise compagnie. Il faut que je trouve un moyen de lui faire payer tout ça en bloc. Ca va saigner. Je m'approche sur mes pattes, qu'on dit de velours, et vlan ! Je lui balance un coup de griffes bien placé, juste dans le gras du mollet.

- Aïe, aïe, aïe…. ! Regarde Zoé ce qu'il m'a fait ton chat, je vais le dire à maman.

Tu peux hurler tant que tu veux et surtout va le dire à ta mère, ça nous fera des vacances. En tout cas, l'honneur est sauf : Zoé n'a pas exécuté son gage de débile. Quelle journée, mais quelle journée ! Je retourne me coucher, tiens.

Le lendemain, bien reposé, je descends au jardin, sur le lieu du crime et je vois une petite chose toute carbonisée, toute dure : les restes de Messire escargot, aux si jolies cornes télescopiques, excessivement bronzé par les ardeurs du soleil. Je lui donne un coup de langue râpeuse et amicale. Berk ! C'est dégoûtant. Dire que c'est un mets de roi chez les hommes, va comprendre !

 

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