A propos

En 2004, je demandais à ma collègue d’arts appliqués qui peint de délicieuses aquarelles :

Dis, Blandine, j’ai écrit quelques contes pour enfants. Est-ce que cela te plairait de les illustrer ?

Si tu veux… C’est un projet amusant!

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5° tranche : Nom d'un chien !

Nom d'un chien !TCHSSSSS ! TCHSSSSSSS ! TCHSSSSSSSSSS !

J'en ai la glotte toute déglinguée ! Mon poil se hérisse de façon désordonnée ! On dirait un épouvantail à moineaux. Me voilà encore dérangé dans ma béatitude tranquille de chat paresseux qui aime se la couler douce. J'avais pourtant senti des odeurs de chien me chatouiller les narines mais je ne savais pas qu'elles étaient si proches. A peine le temps d'entrouvrir mes quinquets que l'animal était déjà sur moi à me flairer de façon fort incivile : les bonnes manières ont tendance à se perdre aujourd'hui. Au bout de la laisse, se dresse Lucifer, la bien nommée, étant donné le nombre de maux dont elle accable cette maison, presque calme, en son absence. Je rassemble donc toute l'énergie dont je suis capable pour contrer l'ennemi, sans succès je l'avoue : j'ai beau cracher mon venin, lui postillonner à la gueule tout ce que j'ai de salive, l'adversaire ne désarme pas. Je suis obligé de me replier derrière un pot de fleurs, posé dans le coin du porche, ce qui laisse peu de place pour une éventuelle intrusion. Heureusement que j'ai la ligne ! Mais je n'en mène pas large.

- T'as vu Zoé ? Je te présente Globe-trotter. C'est le chien que maman m'avait promis si j'avais de meilleurs résultats, ce trimestre. Il est sympa, tu ne trouves pas ?

Sympa, sympa, faut le dire vite et ça dépend pour qui !

- Oh oui ! Qu'est-ce qu'il est mignon, il ressemble à Milou.

- Oui, c'est pour ça que je l'ai appelé Globe-trotter, parce que dans la BD, il accompagne un grand reporter.


Bonne nouvelle, elles lisent Tintin : c'est quand même mieux que de regarder l'affligeant spectacle de Bécassine ! En attendant, c'est mon problème qui est affligeant : comment vais-je sortir de ma cachette ?

- Est-ce que tu peux m'accompagner pour le promener ? Si tu veux, tu pourras tenir la laisse de temps en temps.

Zoé est ravie, ses yeux pétillent. Ah l'infidèle ! Et moi alors, tu m'as déjà oublié ? Est-ce que tu sais dans quelle situation je me trouve ? Est-ce que tu penses à m'aider ? Quelle ingratitude cette enfant !! Mais c'est qu'elle s'en va, sans même demander la permission : ça sent l'embrouille tout ça. En tout cas, me voilà débarrassé du malotru, je vais pouvoir respirer et redonner un coup de langue sur mon poil parce que ça fait désordre. Vite fait, bien fait car je préfère suivre de loin les deux coquines qui descendent vers le sentier, longeant le ruisseau, au bas du village. Elles courent plus qu'elles ne marchent, aspirées par la force du caniche. La laisse semble complètement distendue et au bout, Globe-trotter s'aplatit sur ses pattes pour tirer tant qu'et plus. Vu son très jeune âge, c'est un vrai chien fou et les deux complices ont bien du mal à le contenir. D'ailleurs, pour l'instant c'est Zoé qui mène l'opération, du moins qui essaie… Soudain, tout explose ! Le chien aperçoit un canard sur la berge, prend son élan et hop, le voilà parti, sans crier gare, dans une course folle. Zoé le retient un court instant puis s'étale de tout son long, le nez dans la poussière. Elle se laisse traîner quelques secondes en essayant de s'accrocher à la laisse, puis… elle lâche prise et le toutou en profite pour prendre la tangente au grand dam de Lucifer qui crie comme une perdue :

- Globe, Globe… Reviens. Tu vas voir si je t'attrape, la fessée que tu vas prendre !!

Pauvre bête, première sortie et déjà des représailles. Est-ce que je suis attaché à une laisse, moi ? En attendant, Lucifer se volatilise dans une course effrénée pour rattraper son chien, abandonnant Zoé, scotchée au sol, immobile comme une statue détrônée de sa stèle. Au milieu de ce capharnaüm je me mets à miauler à qui mieux mieux : miaou ! miaaaaou ! Personne à l'horizon : il y a comme ça de grands moments de solitude à la campagne. Pauvre Zoé, je vois bien que tu es dans de beaux draps mais je ne sais vraiment pas comment t'en sortir !!! Quant à ce canard malencontreux, que faisait-il là ? Grand mystère !!

- Zoé, Zoé qu'est-ce que tu as ?

Je rêve ou quoi, c'est Julien qui arrive. Un vrai miracle cette apparition ! Y'avait bien anguille sous roche et je le soupçonne d'avoir volontairement suivi les deux filles pour approcher Zoé de plus près. Peu importe, tu es le bienvenu mon petit gars. Il aide Zoé à s'asseoir. Quel tableau lamentable ! Ses vêtements sont couverts de terre, son pantalon balafré et sa pommette du haut, près de l'œil droit, criblée de petits trous sanguinolents et remplis de petits cailloux. De grosses larmes creusent des sillons clairs sur ses joues sales. T'es pas belle à voir ma Zoé, je ne sais pas si Julien restera amoureux de toi encore bien longtemps. Pour l'heure, il est plein de bonne volonté mais est-ce que ça va durer ?

- Tiens appuie-toi sur moi, je vais t'aider à rentrer chez toi !

Les voilà partis clopin-clopant, eux devant et moi derrière, la queue basse. Brave gamin, prépare tes oreilles car vous allez tous les deux au devant d'une bonne volée de bois vert : la maman de Zoé ne va pas être contente du tout. Non seulement Zoé est partie sans rien demander, surtout pas la permission de sortie, mais elle arrive dans un état à faire peur. La silhouette maternelle est déjà devant la porte :

- D'où tu viens comme ça ? Tu as vu l'état ! Mon Dieu mais qu'est ce que tu as à l'œil ? Cette gamine me rendra folle ! Viens dans la salle de bain que je te désinfecte.

- Non, je ne veux pas être désinfectée, ça passera tout seul laisse moi tranquille ! J'ai trop mal, j'ai trop mal.


Evite de crier quand tu es dans ton tort Zoé, je crois que tu devrais faire profil bas. D'accord tu vas un peu souffrir mais c'est plus que nécessaire et regarde, Julien en profite pour te tenir la main. Je précède tout ce petit monde dans la salle de bain pour ne pas perdre une miette du spectacle qui s'annonce. La maman de Zoé l'installe fermement sur une chaise et cherche ses instruments de nettoyage : coton, désinfectant, éosine bien rouge. Zoé pleure de plus belle et Julien l'embrasse sur la joue juste au-dessous des blessures : comme c'est touchant ! Il n'en perd pas une, le petit malin. Du coup Zoé se calme et l'opération de nettoyage commence. Il faut enlever tous les petits cailloux et mettre du produit partout, même là où ça fait mal.

- Aïe, aïe, aïe…ça pique !

Je vois les guibolles de Zoé s'agiter dans tous les sens mais au bout d'un quart d'heure et d'une immense patience, la maman de Zoé l'embrasse, elle aussi, et la prend dans ses bras :

- Qu'est-ce que tu m'as fait peur ! Mais bon, le pire est passé. Tu auras de belles petites cicatrices ! Elles te rappelleront ta désobéissance. Et à l'avenir, évite de faire des choses au-dessus de tes forces ! Cette Lucie quel poison, quand même !

Ca, c'est bien vrai. D'ailleurs, elle n'est toujours pas revenue : elle doit galoper à la recherche de son chien. Qu'elle galope, qu'elle galope !!! Pendant ce temps on est peinards. Avec Julien c'est plus serein. On dit que les filles sont moins turbulentes, encore un beau cliché.

 

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