A propos

En 2004, je demandais à ma collègue d’arts appliqués qui peint de délicieuses aquarelles :

Dis, Blandine, j’ai écrit quelques contes pour enfants. Est-ce que cela te plairait de les illustrer ?

Si tu veux… C’est un projet amusant!

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9° tranche : Joyeux Noël !!

Joyeux NoëlQuelle belle journée d'hiver ! Etendu de tout mon long sur le lit de Zoé, j'écoute le silence de la neige qui tombe et le bruissement des pas feutrés. De la ouate ! Je remue ma queue au rythme du doux clapotis du clavier de l'ordinateur. Pour une fois, Zoé et Lucifer sont concentrées : elles écrivent. A part quelques remarques sur l'orthographe des mots, elles sont d'accord sur tout. A tour de rôle, elles prennent place devant la machine et tapotent les touches avec dextérité pour créer des textes qui déclenchent leur fou rire intempestif. Je me demande ce qu'elles fabriquent !!!

- Il faut terminer nos lettres assez vite, qu'on ait le temps de les distribuer avant la nuit.

- T'as raison parce qu'après on n'aura plus le droit de sortir. Tu as préparé les enveloppes, Zoé ?

- Oui, elles sont là. On peut commencer à imprimer.


Ta ta ta ta ta ta ta………

La vieille machine bien huilée fait son office et débite les pages en dessinant des phrases à l'encre noire. Les deux filles disposent les feuilles sur le lit pour les faire sécher et les trier. Ma curiosité est piquée au vif car je suis cerné par le papier comme une petite île au milieu de la mer. Je commence donc à jeter un œil sur la prose des deux écrivains en herbe et je parviens à capter quelques bribes.

" Danièle, t'es pas bel, tu donnes pas dans la dentele… "

" François tais-toi t' es vraiment le roi des putoi… "

" Cécile vieil débile…Va soigné ta bile… "

" Francis grosse socisse, tu sens l'ail et la vinasse… "

" Xavier, tu pue des pieds… "

" Léon tes oreilles sont en tire bouchon, on dirait un gros cochon… "

Quelle poésie ! Quel raffinement ! Les voisins vont être ravis de recevoir ces brèves de courrier. Les postières terminent d'ailleurs leur travail. Elles plient soigneusement les feuilles, les glissent dans les enveloppes qu'elles marquent d'une initiale, celle du destinataire, sans doute. Pas bêtes, les gamines : " pas vu, pas pris ", elles jouent au corbeau et profitent de la nuit qui tombe pour faire la tournée des grands-ducs. Ensuite, elles s'habillent et, les poches pleines de courrier, descendent les escaliers. Je les suivrais bien mais franchement me refroidir les pattes dans la neige ne me tente guère aujourd'hui. Je vais me contenter de grimper sur le bord de la fenêtre pour suivre, avec un peu de hauteur, le début des opérations. Avec mes yeux de lynx, je suis paré pour le spectacle. Tiens, les voilà. Comment vont-elles s'y prendre ? Elles se promènent si tranquillement qu'on leur donnerait le Bon Dieu sans confession mais, mine de rien, elles serrent de près la première boîte aux lettres sur leur parcours, et sans s'arrêter, elles introduisent le message avec une vélocité digne de Lucky Luke.

Première servie : Cécile, la débile ; deuxième servi : Francis, la saucisse. Ensuite, elles disparaissent de mon champ de vision. J'ai beau allonger le cou jusqu'au torticolis, la fenêtre ressemble à un carré noir. Je me replie sur la couette en attendant la suite.

DING !! DONG !!

Je me réveille en sursaut car la suite arrive déjà. Ca n'a pas traîné. Hop ! Allons voir en bas ce qui se passe. La maman de Zoé se lève de table et ouvre la porte. C'est François, le roi des putois qui brandit son arme à conviction et hausse le ton :

- J'ai trouvé cette lettre tout à l'heure en relevant mon courrier : sans adresse, sans timbre mais pour les insultes ça, ça ne manque pas ! Les fautes non plus d'ailleurs ! La Marie m'a dit qu'elle avait vu votre gamine et sa copine jouer au facteur en fin d'après-midi. Je ne vous félicite pas pour son éducation et je vais en parler au maire. Si les jeunes ne respectent plus rien maintenant, dans quel monde on vit !

Oh la là !! Ca chauffe ! La maman de Zoé lit la feuille que lui tend François et vire au cramoisi. Zoé est à table : elle fait semblant de manger mais commence à piquer du nez dans son assiette !!!

- Ecoutez, je suis désolée, je n'arrive pas à croire que Zoé ait écrit des choses pareilles.

Dring ! Dring ! Dring !….

- Excusez-moi, je réponds au téléphone.

" Allo… Oui… Ah bon, toi aussi… Qui ça ?…. Cécile avec une lettre… Bon, je vais régler cette histoire, je te rappelle, au revoir. "

- Zoé, arrive ici tout de suite. La maman de Lucie vient de m'appeler : Cécile est venue la voir pour les mêmes raisons que François. Tu reconnais cette lettre ?

Silence….

- Alors, tu réponds oui ou non ?

Silence… Et soupir….

Zoé est en pleine déconfiture, piégée dans sa nasse. La colère monte à la maison et le père de Zoé pointe son nez, lui aussi. Les aveux ne tardent pas :

- Oui, on a un peu joué au facteur tout à l'heure.

- Un peu joué ? Tu appelles ça jouer ? Va t'excuser auprès de François et propose lui un dédommagement pour ce manque de respect.


Ca ne rigole plus. Zoé fond en larmes, s'approche de lui et s'excuse toute penaude. J'en ai les sangs retournés. François qui ne manque pas d'à propos en profite :

- Tu viendras avec ta copine laver ma voiture et on sera quitte. Tu as intérêt à offrir tes services aux autres parce que je suppose que je ne suis pas la seule victime ?

Victime, victime… N'exagérons rien tout de même, il a l'art de la dramatisation le gros François ! Quoi qu'il en soit, voilà comment Zoé et Lucifer trouvèrent une occupation fort saine pour tuer le temps de leurs mercredis hivernaux : travaux d'intérêt très particulier. Juste avant Noël, à l'heure des cadeaux, elles n'eurent pas un moment pour écrire au bon vieux père Noël. C'est dur l'éducation, j'en conviens. Je vais y méditer en m'enfonçant profondément dans le canapé moelleux. Joyeux Noël, les filles !


Merci à Pile, Poilu, Malousse, Jus de tomate,

Moustique, Coix de nono, Cacahuète,
Vagabond, Noiraud, Pirouette, Risette
Et autres énergumènes à poils
Qui traversent nos vies
Avec tant d'élégance et de délicatesse.

 

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